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Quand j’ai entrepris de guider l’humanité sur mon Sentier d’Or, je lui ai promis une leçon dont ses morts se souviendraient. J’ai connaissance d’un schéma profond dont les humains nient l’existence dans leurs paroles tout en la confirmant dans leurs actes. Ils disent rechercher la sécurité et le calme, cet état de choses qu’ils appellent la paix. Mais en même temps qu’ils parlent, ils disséminent les graines du désordre et de la violence. Et s’il leur arrive d’atteindre leur fameuse sécurité tranquille, ils s’y contorsionnent désespérément, prisonniers d’un incommensurable ennui. Regardez-les donc ! Voyez à quoi ils s’occupent pendant que j’enregistre ces paroles. Ha ! Je leur ai donné des millénaires d’une tranquillité forcée qui persiste malgré tous les efforts qu’ils font pour retomber dans le chaos. Croyez-moi, le souvenir de la Paix de Leto les marquera à jamais. Après cette leçon, ils ne rechercheront plus leur sécurité tranquille qu’avec d’infinies précautions et une préparation soigneuse.
Les Mémoires Volés.
Bien contre son gré, Idaho se retrouva à l’aube en compagnie de Siona à bord d’un ornithoptère impérial qui les conduisait « en lieu sûr ». L’appareil plongeait vers l’est, en direction d’un arc de lumière dorée qui baignait un paysage de vertes plantations rectangulaires et régulières.
C’était un gros orni, capable de transporter à l’aise le petit détachement de Truitesses et leurs deux « invités ». Le pilote commandant, une femme athlétique dont Idaho, en voyant son visage, aurait pu croire sans peine qu’elle n’avait jamais souri, leur avait dit s’appeler Inmeir. Elle occupait le siège de pilotage juste devant Idaho, flanquée de part et d’autre d’une Truitesse musclée. Cinq autres gardes étaient assises derrière Siona et Idaho.
— Dieu m’a donné l’ordre de vous éloigner de la Cité, avait dit Inmeir en venant le chercher au poste de commandement situé sous la place centrale. C’est pour votre sécurité. Nous serons de retour demain matin pour le Siaynoq.
Idaho, fatigué par une nuit d’alertes, avait senti qu’il eût été futile de discuter les ordres de « Dieu lui-même ». Au demeurant, Inmeir semblait parfaitement capable de le soulever de terre d’un seul de ses énormes bras. Elle l’avait conduit dans la nuit glacée constellée d’astres qui brillaient comme les facettes brisées de milliers de diamants. Ce n’est qu’en atteignant l’orni et en apercevant Siona à l’intérieur que le Duncan avait commencé à se poser des questions sur les véritables raisons de cette sortie.
Pourtant, au cours de cette nuit, il s’était rendu compte que les rebelles et leur organisation n’étaient pas responsables de toute la violence qui s’était déchaînée à Onn. Et quand il avait demandé des nouvelles de Siona, Moneo lui avait fait dire qu’elle « ne risquait rien » car elle était « en lieu sûr » et il avait ajouté à la fin du message : « Je la confie à vos bons soins. » Idaho aurait dû comprendre.
A bord de l’orni, Siona avait refusé de répondre aux questions du Duncan. En ce moment même, elle observait à côté de lui un silence renfrogné. Elle lui rappelait l’époque amère où il avait juré de se venger, mais des Harkonnen. Cette amertume l’intriguait. Qu’est-ce qui motivait Siona exactement ?
Sans savoir pour quelle raison, il se trouva en train de la comparer avec Hwi Noree. Il n’avait pas été facile de rencontrer l’ambassadrice des Ixiens, mais il s’était arrangé pour le faire malgré l’insistance des Truitesses à l’écarter d’elle sous différents prétextes.
Douce était le mot qui convenait le mieux pour décrire Hwi. Chacune de ses paroles, chacun de ses gestes semblaient provenir d’un immuable fonds de douceur qui constituait, en soi, quelque chose d’extraordinairement puissant. Il trouvait cela particulièrement attirant.
Il faudra que je réussisse à la voir plus souvent.
Pour le moment, il n’avait pour compagnie que la taciturne et maussade Siona, assise à côté de lui. Mais puisque c’était comme ça… au silence répondait le silence.
Il regarda par le hublot le paysage qu’ils survolaient. Ça et là, les lumières agglutinées d’un village luttaient avec l’aube naissante. Ils avaient laissé loin derrière le désert du Sareer et il était difficile de croire que les étendues verdoyantes qu’il contemplait avaient été un jour des terres desséchées.
Il y a certaines choses qui ne changent guère, se dit-il. Elles sont simplement déplacées, pour être reconstituées ailleurs. Ce paysage lui rappelait les jardins luxuriants de Caladan et il se demanda ce qu’était devenue la planète verte où les Atréides avaient vécu durant tant de générations avant de s’établir sur Dune. Il distinguait des voies de communication étroites, des routes marchandes fréquentées à intervalles réguliers par des véhicules que tiraient des animaux à six pattes, sans doute les fameuses cavales. Moneo lui avait expliqué que ces cavales, adaptées au terrain, étaient les bêtes de somme les plus utilisées non seulement ici, mais dans tout l’Empire.
« Une population à pied est plus facile à contrôler. »
Les paroles de Moneo résonnaient dans la mémoire du Duncan tandis qu’il se penchait pour regarder par le hublot. Des prairies apparurent au-devant de l’orni, vertes et vallonnées, irrégulièrement morcelées par des murets de pierres noires. Idaho aperçut des moutons et plusieurs sortes de bestiaux plus gros. L’orni survola ensuite une étroite vallée encore dans la pénombre, qui permettait à peine de distinguer le cours d’eau qui coulait tout en bas. Une lumière isolée et un filet de fumée bleuâtre étaient les seules traces de présence humaine.
Siona s’anima soudain et tapa sur l’épaule de leur pilote, en désignant un point situé devant et à droite de l’appareil.
— N’est-ce pas Goygoa, là-bas ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit sans se tourner Inmeir d’une voix étrangement altérée, empreinte d’une émotion que le Duncan fut incapable d’identifier.
— Est-ce un endroit sûr ? demanda Siona.
— Oui, fit la Truitesse sur le même ton que la première fois.
Siona se tourna vers Idaho.
— Ordonnez-lui de nous conduire à Goygoa.
Sans savoir pourquoi il obéissait, Idaho répéta :
— Conduisez-nous à cet endroit.
Inmeir se retourna alors et son visage carré, que le Duncan avait cru incapable de refléter une émotion quelconque, donnait maintenant tous les signes d’un trouble intense. Ses lèvres grimaçaient et un spasme nerveux agitait le coin de son œil droit.
— Pas Goygoa, Mon Capitaine, protesta-t-elle. Il y a de bien meilleurs…
— L’Empereur-Dieu vous a-t-il ordonné de nous conduire à un endroit particulier ? coupa Siona.
Les yeux d’Inmeir brillèrent de colère, mais elle répondit en évitant de regarder celle qui l’avait interrompue.
— Pas exactement, mais…
— Dans ce cas, nous nous poserons à Goygoa, décida Idaho.
Inmeir reporta rageusement son attention sur les commandes de l’orni et Idaho fut projeté contre Siona tandis que l’appareil s’inclinait avant d’amorcer sa descente vers une trouée circulaire nichée au milieu des collines vertes.
Par-dessus l’épaule d’Inmeir, Idaho observa leur lieu de destination. Au centre de la trouée était un village dont les maisons étaient construites avec la même pierre noire que les murets des alentours. Il y avait des vergers sur les hauteurs du village, des jardins en terrasses qui s’élevaient graduellement jusqu’à un petit col où l’on voyait glisser des faucons, portés par les premiers courants ascendants de la journée.
— Qu’est-ce que c’est que ce Goygoa ? demanda Idaho en se tournant vers Siona.
— Vous verrez.
Inmeir entama sa descente à basse altitude et les posa sans heurt au milieu d’une clairière plane en bordure du village. Une Truitesse ouvrit la portière du côté du village. Aussitôt, les narines du Duncan furent assaillies par un mélange d’arômes entêtants : herbe broyée, déjections animales et fumées âcres. Il se laissa glisser à bas de l’orni et leva les yeux vers une rue du village où les gens sortaient des maisons pour venir voir les nouveaux arrivants. Idaho remarqua une femme âgée, vêtue d’une longue robe verte, qui se penchait pour murmurer quelque chose à l’oreille d’un jeune garçon. Immédiatement, l’enfant s’éloigna en courant vers le haut de la rue.
— Cet endroit vous plaît ? demanda Siona en descendant à son tour.
— Il a l’air agréable.
Siona se tourna vers Inmeir et les autres Truitesses qui les avaient rejoints sur la clairière.
— Quand rentrons-nous à Onn ?
— Pas vous, dit Inmeir. J’ai ordre de vous conduire à la Citadelle. Le capitaine rentrera avec nous.
— Je vois, dit Siona en hochant la tête. Quand partons-nous ?
— Demain à la première heure. Il faut maintenant que j’aille voir le chef de ce village pour la question du logement.
Inmeir s’éloigna de sa démarche brusque en direction de la rue en pente.
— Goygoa… murmura Idaho. C’est un nom étrange. Je me demande à quoi cet endroit pouvait ressembler à l’époque de Dune.
— Je peux vous renseigner, dit Siona. Sur les anciennes cartes, le nom qu’il porte est Shuloch, ce qui signifie « le lieu hanté ». D’après l’Histoire Orale, de grands crimes ont été commis ici avant l’extermination de toute la population.
— Jacurutu… murmura Idaho, qui se souvenait des vieilles légendes des voleurs d’eau.
Il regarda autour de lui, cherchant les vestiges des dunes et des montagnes. Mais il ne vit rien, rien d’autre que deux hommes âgés au visage placide qui revenaient avec Inmeir. Les vieillards étaient vêtus de chemises en haillons et de pantalons bleus à la couleur passée. Ils allaient pieds nus.
— Cet endroit vous dit quelque chose ? demanda Siona.
— Juste un nom, dans une légende.
— On dit qu’il y a des fantômes. Mais je n’y crois pas.
Inmeir se rapprocha du Duncan, après avoir fait signe aux deux vieillards de demeurer en arrière.
— Les logements sont frustes mais je pense qu’ils conviendront, dit-elle. Puis elle ajouta, en se tournant vers Siona : A moins que vous ne désiriez vous installer dans une résidence privée ?
— Nous déciderons plus tard, répondit Siona. Elle prit le bras du Duncan. Le capitaine et moi, nous aimerions nous promener un peu dans les rues de Goygoa pour voir ce qu’il y a d’intéressant.
Inmeir remua les lèvres comme pour dire quelque chose, mais elle demeura silencieuse.
Idaho se laissa guider par Siona et ils passèrent devant les deux hommes du village qui les observaient curieusement.
— Je vais vous faire accompagner par deux gardes, leur cria Inmeir.
Siona s’arrêta et se retourna.
— Les rues de Goygoa ne sont donc pas sûres ?
— Il ne se passe jamais rien ici, fit l’un des deux hommes.
— Dans ce cas, nous n’avons pas besoin d’escorte, dit Siona. Faites plutôt garder l’orni.
De nouveau, elle guida Idaho vers le village.
— Très bien, fit Idaho en dégageant son bras. Expliquez-moi maintenant ce que c’est que cet endroit.
— Il est probable que vous allez le trouver très paisible. Il ne ressemble pas du tout à l’ancien Shuloch. Les gens y sont très pacifiques.
— Vous avez une idée derrière la tête. Qu’est-ce que c’est ?
— J’ai toujours entendu dire que les gholas posaient beaucoup de questions. Mais moi aussi, je suis curieuse.
— Ah ?
— Comment était-il à votre époque, l’homme Leto ?
— Lequel ?
— C’est vrai, j’oublie qu’il y en a eu deux, le grand-père et notre Leto. Mais je voulais parler du nôtre, naturellement.
— C’était un enfant, je ne sais rien d’autre.
— D’après l’Histoire Orale, une de ses premières fiancées était originaire de ce village.
— Fiancées ? Je croyais que…
— Du temps où il avait encore une forme humaine. C’était juste après la mort de sa sœur, avant qu’il commence à se métamorphoser en Ver. Toujours d’après l’Histoire Orale, les fiancées de Leto ont disparu dans le labyrinthe de la Citadelle Impériale et on ne les a plus jamais revues, excepté sous forme d’enregistrements holos. Cela fait des milliers d’années qu’il n’a plus eu de compagne.
Ils étaient arrivés sur une petite place au centre du village, un espace carré d’une cinquantaine de mètres de côté avec un bassin d’eau pure au milieu. Siona alla s’asseoir sur le rebord du bassin, en invitant du geste Idaho à l’y rejoindre. Le Duncan préféra regarder d’abord le village, où il sentait la présence des gens qui l’épiaient derrière leurs rideaux et où les enfants, dans les rues, chuchotaient en les montrant du doigt. Il se rapprocha de Siona mais demeura debout devant elle.
— Quel est cet endroit ?
— Je vous l’ai dit. Parlez-moi de Muad’Dib.
— C’était le meilleur ami qu’un homme puisse avoir.
— Ainsi, l’Histoire Orale ne ment pas. Mais elle appelle Desposyni le califat de ses héritiers, et ce terme a une sonorité inquiétante.
Elle me provoque, se dit Idaho.
Il se permit un sourire contraint, tout en s’interrogeant sur ses motivations. Elle semblait attendre un événement important qui l’emplissait d’angoisse, ou même de peur, mais aussi d’une sorte de satisfaction. C’était évident. Tout ce qu’elle disait à présent n’avait pour but que de meubler les instants jusqu’à… Jusqu’à…
Un bruit de pas légers et précipités interrompit sa méditation. Idaho se tourna pour apercevoir un gamin d’une huitaine d’années qui débouchait en courant d’une ruelle adjacente. Les pieds nus de l’enfant soulevaient de petits nuages de poussière tandis que derrière lui, quelque part dans la ruelle, montait le cri d’une femme, comme une lamentation de désespoir. L’enfant s’arrêta brusquement à dix pas et fixa Idaho d’un regard avide, à l’intensité gênante. Idaho lui trouva un air vaguement familier avec son attitude résolue, ses cheveux bruns frisés, ses pommettes hautes et le pli horizontal qui reliait les sourcils. Un visage encore inachevé, mais qui révélait ce que serait l’homme. Il portait une salopette d’un bleu délavé témoignant d’innombrables lessives, mais d’une qualité excellente. Sans doute l’étoffe était-elle en fibres ponji tissées de telle manière que même les bords usés ne pouvaient s’effranger.
— C’est pas toi mon papa, dit l’enfant.
Il fit brusquement volte-face, se remit à courir et disparut au détour de la ruelle.
Idaho se tourna vers Siona, les sourcils froncés. Il avait presque peur de lui poser la question : Était-ce le fils de mon prédécesseur ? Il connaissait pourtant déjà la réponse. Le visage aux contours familiers, le génotype ne pouvaient laisser aucun doute. C’est moi-même enfant. La découverte lui laissait un vide au creux de l’estomac, une sensation de frustration. Quelle responsabilité ai-je dans tout cela ?
Siona se prit la tête à deux mains et baissa les épaules. La scène ne s’était pas du tout passée comme elle l’avait imaginé. Elle se sentait trahie par son désir de vengeance. Idaho n’était pas seulement un ghola, un être artificiel, indigne de considération. Elle l’avait senti projeté contre elle tout à l’heure, à bord de l’orni, elle avait vu l’émotion dans son visage. Et cet enfant…
— Qu’est-il arrivé à mon prédécesseur ? demanda Idaho d’un ton calme mais accusateur.
Elle baissa les mains et sur son visage il lut une fureur rentrée.
— Nous ne le savons pas avec certitude, fit-elle. Mais il est entré un jour dans la Citadelle pour ne plus jamais en ressortir.
— C’était son enfant ?
Elle acquiesça muettement.
— Vous êtes sûre que vous n’avez pas assassiné mon prédécesseur ?
— Je vous…
Elle secoua la tête, choquée par ses doutes, par les accusations latentes qu’elle lisait en lui.
— Cet enfant… c’est la raison de notre présence ici ?
— Oui, fit-elle en déglutissant avec peine.
— Que voudriez-vous que je fasse pour lui ?
Elle haussa les épaules, démoralisée à l’idée de ce qu’elle avait fait.
— Et sa mère ? interrogea Idaho.
— Elle vit dans cette rue, avec les autres.
Siona désigna du menton la direction par où l’enfant s’était enfui.
— Les autres ?
— Il y a un frère aîné… une sœur. Si vous voulez… je pourrais organiser…
— Non. Le gamin a raison. Je ne suis pas son père.
— Je suis navrée… murmura Siona. Je n’aurais jamais dû faire ça.
— Qu’est-ce qui l’a poussé à choisir cet endroit ? demanda Idaho.
— Vous voulez dire… le père… votre…
— Mon prédécesseur !
— C’est le village de Irti et elle ne voulait pas le quitter. C’est du moins ce que les gens disent.
— Irti… c’est la mère ?
— Sa femme, selon l’ancien rite, celui de l’Histoire Orale.
Idaho regarda les façades de pierre des maisons qui entouraient la place, les rideaux aux fenêtres, les perrons étroits.
— Il vivait donc ici ?
— Quand il le pouvait.
— De quelle manière est-il mort, Siona ?
— Sincèrement, je l’ignore. Mais il y en a d’autres que le Ver a tués, nous en avons la certitude !
— Comment pourriez-vous avoir cette certitude ?
Il posa sur son visage un regard d’une telle intensité qu’elle fut obligée de détourner les yeux.
— Je ne mets pas en doute les récits de mes ancêtres. Les témoignages sont fragmentaires, une conversation par-ci, une allusion par-là, mais j’y crois. Et mon père y croit également !
— Moneo ne m’a pas parlé de ça.
— Il y a une chose que l’on peut dire des Atréides, murmura Siona. Notre loyauté ne peut être mise en doute. Nous tenons toujours parole.
Idaho ouvrit la bouche pour parler, mais la referma sans avoir dit un mot. Évidemment ! Siona également est une Atréides ! Cette pensée l’ébranla. Il le savait déjà, mais il n’avait pas voulu l’accepter. Siona était une rebelle d’un genre un peu particulier, une rebelle dont les actions étaient presque cautionnées par Leto. Les limites de cette tolérance n’étaient pas claires, mais Idaho en percevait confusément l’existence.
— Il faut la protéger, avait dit Leto. Elle a une épreuve à subir.
Il tourna le dos à Siona.
— On ne peut jamais être sûr de rien, murmura-t-il. Des informations fragmentaires, des rumeurs !
Elle ne répondit pas.
— C’est un Atréides ! poursuivit Idaho.
— C’est le Ver ! s’écria Siona, et le venin contenu dans sa voix avait quelque chose de presque palpable.
— Votre fichue Histoire Orale n’est qu’un tissu d’antiques commérages ! accusa le Duncan. Il faut être idiot pour y croire.
— Vous lui faites encore confiance. Mais cela changera.
Il se tourna brusquement pour la foudroyer du regard.
— Vous ne lui avez jamais adressé la parole !
— Si, quand j’étais enfant.
— Vous êtes encore une enfant. Il représente tous les Atréides qui ont existé, tous ! C’est quelque chose de terrible, mais j’ai connu beaucoup d’entre eux. C’étaient mes amis.
Siona se contenta de secouer la tête.
De nouveau, Idaho se détourna d’elle. Il se sentait vidé de toute émotion, mentalement asséché. Malgré lui, il se mit à traverser la place dans la direction de la ruelle où l’enfant avait disparu. Siona courut après lui et marcha à son côté, mais il l’ignora.
La ruelle était étroite, encaissée entre deux murs de pierres. Les portes des maisons, toutes closes, étaient en retrait sous leurs porches voûtés. Les fenêtres avaient la même forme, en réduction, que les portes. Sur leur passage, des rideaux s’écartaient imperceptiblement.
Au premier croisement, Idaho s’arrêta et regarda sur la droite, dans la direction où le jeune garçon avait disparu. Deux vieilles femmes aux cheveux gris, en longue jupe noire et chemisier vert, se tenaient à quelques pas de là, discutant à voix basse. Quand elles virent Idaho, elles se turent et le dévisagèrent sans chercher à dissimuler leur curiosité. Il leur rendit leur regard, puis scruta la ruelle. Elle était déserte.
Idaho reprit son chemin et passa à un pas des deux femmes, qui se rapprochèrent l’une de l’autre puis se tournèrent pour le suivre des yeux. Elles n’accordèrent pratiquement aucune attention à Siona qui continuait de marcher en silence à côté du Duncan avec sur son visage une étrange expression.
De la tristesse ? se demanda Idaho. Des regrets ? De la curiosité ?
C’était difficile à dire. Et il s’intéressait pour l’instant davantage aux porches et aux fenêtres devant lesquels ils passaient.
— Étiez-vous déjà venue dans ce village ? demanda-t-il.
— Non.
Elle avait dit cela à voix basse, comme si sa propre voix lui faisait peur.
Pourquoi suis-je dans cette rue ? se demanda Idaho. Et en même temps qu’il se posait la question, il avait trouvé la réponse. Cette femme, cette Irti… À quoi peut-elle ressembler, pour m’avoir fait venir jusqu’à Goygoa ?
Le coin d’un rideau, sur sa droite, se souleva, et Idaho aperçut un visage. Celui du jeune garçon. Le rideau retomba puis fut de nouveau écarté, laissant voir une femme qui se tenait derrière la fenêtre. Idaho, bouche bée, contempla son visage en avançant d’un pas. Ces traits qu’il connaissait bien, il ne les voyait plus que dans ses plus secrets fantasmes.
Ce tendre ovale, ces yeux noirs, ces lèvres pleines et sensuelles…
— Jessica, chuchota-t-il.
— Qu’avez-vous dit ? lui demanda Siona.
Le Duncan était incapable de répondre. Ce visage de Jessica était ressuscité d’un passé qu’il avait cru à jamais disparu. Mais il ne s’agissait que d’une bizarrerie génétique. La mère de Muad’Dib recréée dans une chair nouvelle.
L’apparition à la fenêtre referma le rideau, laissant gravée dans l’esprit du Duncan une image qui n’était pas près, il le savait, de s’effacer. Elle était plus vieille que la Jessica qui avait partagé avec lui les dangers de Dune. Il y avait des rides aux coins de ses yeux et de ses lèvres, et sa silhouette était un peu plus lourde…
Plus maternelle, se dit Idaho. Puis : Lui ai-je jamais avoué… à qui elle ressemblait ?
Siona le tira par la manche.
— Vous voulez entrer ? Lui parler ?
— Non. C’était une erreur.
Il se tourna pour redescendre dans la direction d’où ils étaient venus lorsque la porte de la maison de Irti s’ouvrit brusquement. Un jeune homme apparut. Il referma la porte derrière lui et s’approcha du Duncan qui s’était retourné.
Il devait avoir environ seize ans et Idaho n’eut aucun doute sur son identité. Ces cheveux noirs de karakul, ces traits anguleux…
— Vous êtes le nouveau, fit l’adolescent dont la voix était déjà celle d’un homme.
— Oui, réussit à dire Idaho.
— Pourquoi êtes-vous venu ?
— L’idée n’est pas de moi.
Les mots avaient eu moins de mal à sortir, poussés par le ressentiment qu’il nourrissait à l’encontre de Siona.
Le garçon s’adressa à Siona.
— Nous avons appris la mort de mon père.
Elle hocha la tête.
Le garçon se tourna de nouveau vers Idaho.
— Allez-vous-en, s’il vous plaît, et ne revenez plus. Vous faites de la peine à ma mère.
— Bien sûr, fit Idaho. Veuillez m’excuser auprès de Dame Irti pour cette intrusion. J’ai été amené ici contre mon gré.
— Qui vous a amené ?
— Les Truitesses.
Le garçon hocha la tête d’un mouvement bref. Puis il s’adressa à Siona :
— Je croyais qu’on vous apprenait à traiter les vôtres avec un peu plus d’égards.
Sur quoi il fit volte-face et rentra dans la maison en refermant la porte derrière lui avec fermeté.
Idaho reprit le chemin par où ils étaient venus, entraînant Siona par le bras. Elle fit un faux pas, retrouva son équilibre et dégagea son bras.
— Il m’a prise pour une Truitesse.
— C’est normal. Vous en avez la tête. Il se tourna vers elle. Pourquoi ne m’aviez-vous pas dit que Irti était une Truitesse ?
— Je n’ai pas jugé cela important.
— Ah ?
— C’est comme cela qu’ils se sont connus.
Ils étaient revenus au croisement. Au lieu de se diriger de nouveau vers la place, Idaho prit la rue qui montait vers les jardins et les vergers. Il se sentait encore sous l’empire du choc, ses perceptions hésitant devant trop de choses qu’elles ne parvenaient pas à assimiler.
Le haut de la ruelle était bloqué par un muret. Il passa par-dessus, entendit Sonia qui suivait. Tout autour d’eux, les arbres étaient en fleurs : grandes corolles blanches au cœur orangé où des insectes brun foncé étaient à l’œuvre. L’air était saturé de bourdonnements d’insectes et de parfums floraux qui rappelaient à Idaho la jungle de Caladan.
Il s’arrêta sur la crête d’une colline d’où l’on voyait bien les contours nets et rectangulaires de Goygoa. Les toitures étaient noires et plates.
Siona s’assit dans l’herbe épaisse du sommet, les genoux dans ses mains.
— Ce n’était pas ce que vous aviez l’intention de faire, n’est-ce pas ? lui demanda Idaho.
Elle secoua la tête sans répondre et il vit qu’elle était au bord des larmes.
— Pourquoi le haïssez-vous tellement ? reprit-il.
— Nous n’avons pas de vie à nous !
Idaho regarda les toits du village au-dessous d’eux.
— Il y a beaucoup de villages comme celui-ci ?
— Il est à l’image de l’Empire du Ver.
— Que lui reprochez-vous ?
— Rien du tout – si l’on s’en contente.
— Vous voulez dire que c’est tout ce qu’il autorise ?
— Ça et quelques cités marchandes… Onn. On m’a dit que même les capitales planétaires ne sont rien d’autre que de grands villages.
— Et je vous redemande : Que reprochez-vous à cela ?
— C’est une prison !
— Quittez-la.
— Pour aller où ? Comment ? Vous croyez que nous n’avons qu’à embarquer sur un vaisseau de la Guilde pour aller où nous voulons ? Elle montra du doigt Goygoa, l’endroit où s’était posé l’orni, les Truitesses qui montaient la garde à proximité. Nos gardiens ne nous laissent pas partir !
— Les gardiens peuvent voyager. Ils vont où ils veulent.
— Ils vont là où le Ver les envoie !
Elle pressa son visage contre ses genoux et parla d’une voix étouffée.
— Racontez-moi. Comment était-ce, dans l’ancien temps ?
— C’était différent, souvent très dangereux. Il laissa un instant errer son regard sur les vergers et les prairies que délimitaient soigneusement les murets. Ici, sur Dune, il n’y avait pas de barrières fictives séparant les propriétés. Tout appartenait au Duché des Atréides.
— A l’exception des Fremen.
— Oui, mais ils savaient rester à leur place – en deçà de tel escarpement, ou… à l’horizon, où les dunes blanchissent.
— Ils allaient où ils voulaient !
— A l’intérieur de certaines limites.
— Beaucoup d’entre nous ont la nostalgie du désert, murmura-t-elle.
— Vous avez le Sareer.
Elle releva la tête pour le foudroyer.
— Ce mouchoir de poche !
— Quinze cents kilomètres sur cinq cents… ce n’est pas si petit.
Elle se remit debout.
— Avez-vous demandé au Ver pourquoi il nous tient ainsi prisonniers ?
— C’est la Paix de Leto, le Sentier d’Or destiné à assurer notre survie. Voilà ce qu’il dit.
— Savez-vous ce qu’il a expliqué à mon père ? J’écoutais aux portes quand j’étais petite. Je l’ai entendu.
— Que disait-il ?
— Qu’il nous évite toutes les crises, pour restreindre la montée de nos forces. Il disait : « L’affliction peut soutenir les gens, mais je suis à présent la seule affliction. Les Dieux peuvent devenir des afflictions. » Ce sont ses paroles exactes, Duncan. Le Ver est un fléau !
Idaho ne mettait pas en doute l’authenticité de ces propos, mais il en était peu touché. Il pensait plutôt au Corrino qu’il avait reçu ordre de tuer. En fait d’affliction, ce Corrino, descendant d’une famille qui avait jadis régné sur l’Empire, lui était apparu comme un quinquagénaire bedonnant assoiffé de pouvoir, qui ne cessait de conspirer pour avoir de l’épice. Idaho l’avait fait abattre par une Truitesse, ce qui avait piqué la curiosité de Moneo à son retour.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas tué vous-même ? avait demandé le majordome.
— Je voulais voir les Truitesses à l’œuvre.
— Et votre impression ?
— Efficaces.
Mais la mort de ce Corrino avait communiqué à Idaho un sentiment d’irréalité. Un petit homme obèse gisant dans une mare de son propre sang. Une ombre impersonnelle parmi les ombres de la nuit dans une rue bordée de plasbriques. C’était trop irréel. Idaho se souvenait des paroles de Muad’Dib : L’esprit nous impose son cadre qu’il appelle « réalité ». Ce cadre arbitraire est généralement distinct de ce que nous rapportent nos sens. Quelle « réalité » motivait donc le Seigneur Leto ?
Idaho regarda Siona, dont la silhouette se découpait sur un fond de vergers et de vertes collines.
— Redescendons au village, dit-il. Qu’on nous donne nos logements. J’ai besoin d’un peu de solitude.
— Les Truitesses voudraient que nous logions ensemble.
— Avec elles ?
— Non, rien que vous et moi. Pour une raison bien simple. Le Ver désire que je procrée avec le célèbre Duncan Idaho.
— J’ai l’habitude de choisir moi-même mes partenaires, grogna Idaho.
— L’une de vos Truitesses sera certainement ravie de la chose, fit Siona.
Elle lui tourna le dos et descendit vers le village.
Idaho contempla un instant le jeune corps souple qui oscillait comme les ramures des arbres au vent.
— Je ne suis pas son étalon, murmura le Duncan entre ses dents. Il faudrait qu’il le comprenne une fois pour toutes.